1845. Un mot, une formule, et soudain la carte du monde s’en trouve bouleversée. John L. O’Sullivan, plume new-yorkaise, brandit la « destinée manifeste » pour justifier l’extension des États-Unis, et, presque aussitôt, cette idée déborde, franchit les océans, s’infiltre dans d’autres ambitions, bien au-delà du rêve américain.
À la fin du XXe siècle, des responsables politiques, des entrepreneurs et des intellectuels hors du continent nord-américain commencent à s’approprier ce concept, parfois en le déformant, pour légitimer des politiques d’ouverture ou d’intervention. Cette circulation inattendue révèle des logiques d’influence et des transferts de modèles plus complexes que le simple rayonnement culturel.
Comment la « manifest destiny » a façonné l’américanisation du monde
La manifest destiny ne surgit pas comme une doctrine figée. Dès le XIXe siècle, elle prend la forme d’une conviction farouche : les États-Unis auraient la mission de transformer le monde à leur image. Ce n’est pas qu’un slogan : l’idée infuse chaque décision de politique extérieure, légitime l’expansion vers l’Ouest, puis s’étend à l’international. La conquête du Texas, la ruée vers les terres de l’Ouest, tout s’inscrit dans une logique d’extension, portée par la promesse d’un modèle américain exportable.
Au fil du XXe siècle, la mondialisation agit comme un accélérateur. Après les deux guerres mondiales, la société américaine impose ses codes, parfois à marche forcée, parfois par simple attraction. À Paris, Berlin, Tokyo, le jazz s’invite dans les clubs, les salles projettent les films de Hollywood, le Coca-Cola s’affiche dans les vitrines. Les élites européennes oscillent entre séduction et inquiétude, tandis que le système international se réorganise, souvent sous la houlette du gouvernement américain. Démocratie, libre-échange, individualisme : autant de valeurs promues comme garanties de progrès.
Revenons sur les étapes qui ont amplifié cette influence :
- Avec la Première guerre mondiale, l’entrée fracassante des États-Unis sur la scène mondiale fait basculer l’équilibre des puissances.
- Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, le plan Marshall donne le ton : la reconstruction européenne s’organise sur le modèle américain, jusque dans ses détails quotidiens.
De New York à Paris, de Séoul à Dakar, l’américanisation s’impose comme un horizon commun. La manifest destiny ne se limite plus aux conquêtes physiques ; elle devient le moule d’une mondialisation où le rêve américain façonne les aspirations, modifie les attentes, redéfinit les sociétés. Partout, les États s’approprient, contestent ou adaptent ce modèle. Mais la marque demeure, indélébile.
Entre fascination et contestation : regards croisés sur l’exportation d’un modèle culturel
Dans le sillage de la seconde guerre mondiale, le soft power américain s’incarne d’abord à l’écran. Le cinéma hollywoodien devient le véhicule principal de valeurs et d’idéaux venus d’outre-Atlantique. Les récits produits à Los Angeles traversent les frontières, inondent les salles de Rome, Paris ou Buenos Aires, et influencent jusqu’aux goûts vestimentaires, aux façons d’aimer ou de rêver. Très vite, le cinéma américain façonne un imaginaire mondial, impose ses codes esthétiques, transforme les attentes et les modes de vie.
Mais l’accueil n’est pas uniforme. Dès les années 1950, l’antiaméricanisme s’organise. En France, André Malraux monte à la tribune pour dénoncer une « machine à uniformiser ». En Amérique latine, de jeunes réalisateurs s’insurgent contre l’omniprésence des blockbusters, symbole d’une domination culturelle moins visible mais tout aussi efficace que les interventions militaires. Noam Chomsky dénonce le rôle du gouvernement américain dans la fabrication du consentement. Les interventions armées à Panama, au Kosovo ou en Afghanistan alimentent la méfiance, relançant le débat sur la légitimité de ce modèle.
Quelques faits marquants éclairent cette dynamique :
- Joseph Nye formalise la théorie du soft power, soulignant la capacité d’attraction des États-Unis, qui séduisent plus qu’ils n’imposent.
- La CIA, opérant dans l’ombre, finance revues et projets artistiques pour contrer l’influence soviétique pendant la guerre froide.
La fascination reste palpable, mais la contestation gagne du terrain, portée par ceux qui refusent la standardisation et défendent la diversité culturelle. Le modèle américain, loin d’être un bloc monolithique accepté partout, devient un terrain de luttes, d’appropriations, de résistances. La destinée manifeste, d’abord rêve d’expansion, s’est muée en enjeu mondial, et le débat, loin d’être clos, continue de façonner le XXIe siècle.

