Un chiffre brut, une donnée froide : 92 % des dirigeants reconnaissent que le changement d’un seul paramètre dans leur organisation engendre des effets secondaires souvent déconcertants. L’illusion d’une modification anodine s’effondre dès que la réalité révèle ses engrenages secrets. Dans le sillage des sciences, du management comme des sciences sociales, un impératif s’impose : il faut penser globalement, refuser l’aveuglement de l’analyse fragmentée.
Ce mode de pensée nous pousse à dépasser les découpages classiques entre disciplines, phénomènes ou objets. Les interactions, les jeux de rétroactions et les dynamiques collectives deviennent des terrains d’exploration à part entière, indispensables pour anticiper l’apparition de comportements complexes.
L’approche systémique : de quoi parle-t-on vraiment ?
La causalité linéaire, ce réflexe qui voudrait qu’une cause unique suffise à expliquer un effet, ne tient plus ici. L’approche systémique invite à déplacer le regard : il ne s’agit plus de disséquer un élément, mais d’observer l’ensemble auquel il appartient, le système. Ce dernier, c’est une constellation d’éléments qui interagissent, où la nature des relations compte autant que la nature des parties elles-mêmes.
La définition de l’approche systémique s’ancre dans la volonté de percevoir la dynamique globale, celle qui dépasse la simple addition des composants. Cette vision holistique considère que la moindre modification peut se propager et transformer tout l’écosystème. On la retrouve aussi bien dans l’étude d’un système vivant (organisme, écosystème, société) que dans les systèmes techniques, sociaux ou économiques.
Pour mieux comprendre de quoi il s’agit, voici les trois piliers qui composent un système :
- Éléments : les composants, individus ou structures qui forment le système.
- Environnement : le contexte externe, qui agit sur le système autant qu’il en subit l’influence.
- Interactions : les échanges, flux et rétroactions qui relient les éléments entre eux.
L’analytique de l’approche systémique refuse de morceler la réalité. Elle privilégie l’étude des relations, des boucles de rétroaction et du fonctionnement du système dans son environnement. Une entreprise, par exemple, n’est pas seulement la somme de ses talents : tout repose sur la qualité des connexions, la circulation des informations, la capacité à s’ajuster quand l’imprévu surgit.
La systémique devient alors une grille de lecture à part entière. Elle interroge aussi bien la structure que la dynamique, la frontière mouvante entre système et environnement, la nature des échanges qui circulent à l’intérieur comme à l’extérieur.
Pourquoi penser en systèmes change notre compréhension du monde
La pensée systémique chamboule notre façon d’appréhender la complexité. Là où les analyses parcellaires s’enlisent, elle met en lumière la puissance des interactions. Comprendre un phénomène, ce n’est plus partir en quête d’une cause unique, mais explorer tout un réseau de relations.
Que ce soit pour la crise climatique, l’instabilité économique ou la santé publique, l’analyse classique montre vite ses limites. Avec la pensée systémique, chaque acteur, chaque paramètre s’intègre dans l’ensemble mouvant dont il fait partie. Cette perspective révèle les effets de seuil, les rétroactions qui surprennent, les ruptures brutales. Un simple ajustement dans un système peut entraîner des répercussions bien plus vastes qu’attendu.
Adopter une approche systémique, c’est choisir d’accepter l’incertitude, d’assumer la multiplicité des causes, de naviguer à vue parfois. Ce choix forge des réponses moins simplistes, plus durables. Ingénieurs, décideurs, chercheurs, professionnels du soin : tous sont confrontés à la nécessité de cartographier les interdépendances, de modéliser les circuits d’influence, d’anticiper ce qui n’était pas prévu.
Voici ce que permet la pensée systémique :
- Elle met en relief la complexité au lieu de la gommer.
- Les solutions trouvent leur source dans la compréhension du fonctionnement global, pas dans le simple examen des détails.
- Changement, adaptation et résilience deviennent lisibles à travers les dynamiques d’ensemble.
Principes fondamentaux de la systémique : les clés pour saisir sa logique
Ce qui fait la singularité de l’approche systémique, c’est son intérêt prioritaire pour les liens et non pour les parties isolées. Un système ne se résume jamais à la somme de ses éléments : il prend forme dans l’interaction, dans la complexité des relations. Oubliez la causalité linéaire : ici, la boucle de rétroaction règne, qu’elle soit positive ou négative. Instabilité, ajustement, transformation : chaque mouvement se propage, chaque tension résonne.
Les principes à retenir sont les suivants :
- Rétroaction : toute action dans un système génère des effets qui reviennent influencer le comportement initial. Ce feed-back façonne l’ensemble, qu’il s’agisse de croissance rapide ou d’autorégulation.
- Globalité : l’intelligence du système naît de la vision d’ensemble, pas de l’addition des composantes. Les éléments et leur environnement évoluent et se définissent ensemble.
- Finalité : chaque système poursuit un but, explicite ou non, qui oriente son fonctionnement et ses mutations.
Contrairement à l’approche analytique, focalisée sur la dissection de chaque élément, la systémique préfère la circulation des influences. Les outils d’analyse systémique, comme les cartes de boucles causales ou les modèles de rétroaction, servent à cartographier les dynamiques et à rendre visibles les logiques cachées.
La pensée systémique s’impose dès que l’on doit comprendre les systèmes complexes, là où l’incertitude domine et où tout est interdépendant. Prendre en compte la totalité, capter les signaux faibles, repérer les points de rupture : c’est la boussole qu’offre cette approche.
Des exemples concrets pour voir l’approche systémique à l’œuvre
Prenons le cas d’une organisation moderne : chaque équipe, chaque service, est interdépendant, façonne l’ensemble et subit en retour l’influence des autres. Instaurer une nouvelle politique RH, c’est provoquer une rétroaction sur la motivation, la performance, la collaboration. Le système organisationnel réagit, s’ajuste, parfois dérape, selon la force et la nature des interactions.
La théorie de Ludwig von Bertalanffy, pionnier de la systémique, met en lumière cette réalité : le tout l’emporte sur les parties, les relations dessinent la structure. Dans une entreprise, l’intégration d’une nouvelle technologie ne transforme pas qu’un outil ; elle bouscule la façon de travailler, les processus, l’équilibre du pouvoir. Les dirigeants de PME ou d’ETI le vivent : la complexité impose de raisonner en termes de boucles de rétroaction, pas en chaînes causales simplistes.
Pour illustrer cette approche, voici quelques modèles emblématiques :
- Le modèle de l’école de Palo Alto, développé par Gregory Bateson et Paul Watzlawick, montre que la communication dans un groupe s’autorégule, s’ajuste, et parfois s’autodétruit. Les difficultés ne viennent pas d’un individu isolé, mais de la logique relationnelle qui s’installe.
- Norbert Wiener, fondateur de la cybernétique, a démontré que tout système vivant ou artificiel ajuste son équilibre en adaptant sans cesse ses réponses à l’environnement.
Aborder la formation, l’innovation ou la gestion des crises par la pensée systémique, c’est accepter que chaque initiative résonne, parfois à contretemps, dans la trame serrée des interdépendances qui construit l’organisation.
La systémique n’est pas une mode intellectuelle ou une théorie de plus. C’est un outil pour ceux qui veulent comprendre ce qui relie plutôt que ce qui sépare, saisir ce qui se joue derrière l’évidence, et agir avec lucidité dans un monde qui ne se laisse pas réduire à des cases.

